Rechercher

1 jour, 1 portrait : Anne-Claire Pache, professeure titulaire de la Chaire Philanthropie de l'ESSEC



Aujourd'hui, nous allons vous parler d'Anne-Claire Pache, professeure titulaire de la chaire philanthropie de l'ESSEC, qui a un parcours impressionnant. Diplômée de l’ESSEC en 1994, Anne-Claire Pache est titulaire d’un Master in Non Profit Management de la Harvard Kennedy School of Government. Avant de rejoindre l’ESSEC, elle a participé à la création de l’association Unis-Cité. Elle nous a accordé un peu de son temps pour une interview.


- English version below



Pour commencer, pouvez-vous nous donner votre définition de la philanthropie ?

La philanthropie décrit l’ensemble des transferts de ressources privées au service de l’intérêt général : ressources financières (mécénat, dons financiers), dons de temps, bénévolat et mécénat de compétence. Cela est effectué soit par des individus soit par des organisations philanthropiques.


Quelle différence finalement entre la philanthropie et la générosité ?

Il n’y en a fondamentalement pas dans la mesure où la générosité est à la racine de la philanthropie. En France on a généralement utilisé le terme de mécénat pour le terme plus spécifique de soutien aux arts, puis à partir des années 1980 le sens du mécénat s’est déporté sur la qualification des activités philanthropes des entreprises. Le mécénat d’entreprise participe donc globalement du phénomène philanthropique.


Qu'est-ce qui vous a personnellement intéressée dans la philanthropie à l'origine ? Pourquoi en avoir fait un objet de recherche ?

J’y suis venue via le prisme de l’entrepreneuriat social. Je me demandais comment mettre la dynamique entrepreneuriale au service de l’action sociale. A ma sortie de l’ESSEC en 1994, je me suis engagée dans une aventure entrepreneuriale associative : Unis’cité. A travers cette initiative portée avec d’autres jeunes femmes nous avons ainsi initié le « service civique » en France. J’ai tellement aimé cette expérience que j’ai voulu en faire partager un plus grand nombre, je suis donc partie étudier le sujet deux ans aux Etats-Unis avant de revenir en France afin de créer des formations sur la thématique de l’entrepreneuriat social. Je suis revenue à l’ESSEC en 2001 tout d’abord pour enseigner l’entrepreneuriat social, puis pour créer avec Thierry Sibieude la chaire Entrepreneuriat social.

C’est ensuite en 2010 lorsque je suis devenue professeure permanente à l’ESSEC que j’ai pu explorer la philanthropie sous l’angle de la recherche et me pencher davantage sur la façon dont fonctionnent les acteurs qui financent les organisations d’intérêt général.


Dans le cadre de vos recherches, vous focalisez-vous sur la philanthropie française ou étudiez-vous la philanthropie américaine par exemple ?

L’objet de nos recherches porte davantage sur la philanthropie française et européenne, mais nous sommes en effet souvent amenés à effectuer des comparaisons entre les deux continents.


A propos de la différence entre les acteurs publics et privés en matière de philanthropie, en quoi est-ce que la philanthropie d’Etat n’est pas tout simplement ce que l’on appelle la politique publique ?

Souvent, on tente d’opposer la philanthropie des entreprises privées à la politique publique dans la perspective où la philanthropie ne serait qu’un évitement de l’impôt. Globalement, je pense que les deux pans privés et publics sont assez complémentaires dans la mesure où la philanthropie permet une action efficace et apolitique en cas de besoin – notamment dans des cas d’urgence à l’instar de l’action de MSF à travers le monde.

Cela permet également un financement indéniable de l’innovation sociale. La philanthropie ne permet cependant pas de couvrir tous les besoins en financement de l’innovation sociale : si la philanthropie peut en aider les débuts, il est du ressort de la politique publique (financements communaux, régionaux voire nationaux) de prendre le relais de l’accompagnement financier afin d’étendre la portée de ces innovations socio-entrepreneuriales, à l’image de ce qu’il s’est passé pour nous avec Unis-cité. Nous sommes ainsi passés de 180 jeunes touchés à l’émanation d’une politique de jeunesse à l’échelle nationale avec un financement pour accueillir 200.000 jeunes en service civique.


Vous avez écrit un ouvrage intitulé Vers une philanthropie stratégique, n'est-ce pas un peu oxymorique comme formulation ?

L’idée de philanthropie stratégique réside dans le fait que, lorsque l’on a beaucoup de moyens à allouer à la philanthropie, il existe une vraie responsabilité dans l’allocation de ces ressources : cet argent sert-il efficacement l’intérêt général ? Quel est le véritable impact social de mon don ? Est-ce que je risque de créer davantage de dépendance que d’émancipation avec mon don ? Une stratégie philanthropique n’est ainsi rien d’autre qu’une réflexion sur la façon d’optimiser l’efficacité de mon impact sur les besoins sociaux sur lesquels je souhaite agir : à quel besoin répondre, quels moyens mettre en place, etc ?


Faut-il disposer d'importants moyens financiers pour être philanthrope ?

Absolument pas. A titre d’exemple, des organisations très importantes et mondialisées telles que la Croix-Rouge ou MSF sont financées essentiellement par des petits dons. Chacun peut faire une différence réelle en fonction de ses ressources avec de toutes petites sommes. Pleins de petits dons permettent ainsi de construire de grandes rivières. Chacun peut donc avoir un véritable impact.


Quelle est la place de la philanthropie à l'ESSEC dans le cadre de la démarche "Together" ?

La démarche "Together" va beaucoup plus loin en réalité et vise à transformer l’école pour faire en sorte qu’elle contribue le mieux possible aux enjeux socio-environnementaux. Il s’agit donc de transformer à la fois les cours, les chaires et la recherche au regard de ces enjeux. La démarche a aussi pour mission de transformer l’organisation interne de l’ESSEC dans cette évolution vers les grands enjeux environnementaux. La philanthropie ne constitue dès lors qu’un moyen parmi tant d’autres d’accéder à ces objectifs.




-




Today, we are going to talk about Anne-Claire Pache, ESSEC's philanthropy chair professor, who has an impressive background. Anne-Claire graduated from ESSEC in 1994 and holds a Master's degree in Non-Profit Management from the Harvard Kennedy School of Government. Before joining ESSEC, she participated in the creation of the Unis-Cité association. She gave us some time for an interview.



To begin, can you give us your definition of philanthropy?

Philanthropy describes all transfers of private resources in the service of the general interest: financial resources (patronage, financial donations), donations of time, volunteer work, and sponsorship of skills. This is done either by individuals or by philanthropic organizations.


What is the difference between philanthropy and generosity?

There is basically no difference insofar as generosity is at the root of philanthropy. In France, the term "mécénat" was generally used as a more specific term of support for the arts, but since the 1980s the meaning of "mécénat" has shifted to the qualification of philanthropic activities of companies. Corporate philanthropy is therefore part of the overall philanthropic phenomenon.


What interested you personally in philanthropy in the beginning? Why did you make it an object of research?

I came to it through the prism of social entrepreneurship. I was wondering how to put the entrepreneurial dynamic at the service of social action. When I graduated from ESSEC in 1994, I got involved in an entrepreneurial adventure: Unis'cité. Through this initiative, carried out with other young women, we initiated the "civic service" in France. I liked this experience so much that I wanted to share it with a larger number of people, so I left to study the subject for two years in the United States before coming back to France to create training programs on the theme of social entrepreneurship. I came back to ESSEC in 2001, first to teach social entrepreneurship, then to create the Social Entrepreneurship Chair with Thierry Sibieude.

In 2010, when I became a permanent professor at ESSEC, I was able to explore philanthropy from a research point of view and to look more closely at how the actors who finance public interest organizations operate.


In your research, do you focus on French philanthropy or do you study American philanthropy for example?

The focus of our research is more on French and European philanthropy, but we are often led to make comparisons between the two continents.


On the subject of the difference between public and private actors in philanthropy, in what way is state philanthropy not simply what we call public policy?

People often try to contrast private corporate philanthropy with public policy from the perspective that philanthropy is simply tax avoidance. On the whole, I think that the two private and public spheres are quite complementary in that philanthropy allows for effective and non-political action in times of need - particularly in emergency situations such as MSF's work around the world.

It also provides undeniable funding for social innovation. However, philanthropy does not cover all the financing needs of social innovation: often, if philanthropy can help the beginnings of social innovations, it is the responsibility of public policy (municipal, regional, or even national financing) to take over the financial support in order to extend the scope of these socio-entrepreneurial innovations, just as it did for us with Unis-cité. We have thus gone from 180 young people reached to the emanation of a youth policy on a national scale with funding to welcome 200,000 young people into civic service.


You have written a book entitled Towards strategic philanthropy, isn't that a bit oxymoronic?

The idea of strategic philanthropy lies in the fact that, when you have a lot of money to allocate to philanthropy, there is a real responsibility in the allocation of these resources: does this money effectively serve the general interest? What is the real social impact of my donation? Do I risk creating more dependency than empowerment with my donation? A philanthropic strategy is thus nothing more than a reflection on how to optimize the effectiveness of my impact on the social needs I wish to address: which need should I address, what means should I put in place, etc?


Do I need to have significant financial resources to be a philanthropist?

Absolutely not. For example, very important and globalized organizations such as the Red Cross or MSF are financed essentially by small donations. Everyone can make a real difference with very small amounts of money. Many small donations can build big rivers. Everyone can have a real impact.


What is the place of philanthropy at ESSEC within the "Together" project?

The "Together" project goes much further in reality and aims to transform the school to ensure that it contributes as much as possible to socio-environmental issues. This means transforming the courses, the chairs, and the research with regard to these issues. The approach also aims to transform ESSEC's internal organization in this evolution towards major environmental issues. Philanthropy is therefore only one of many ways to achieve these objectives.