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L’histoire absente : le manque de modèles pour construire son identité

Si Hippocrate, Thomas d’Aquin ou Alan Turing résonnent probablement avec l’écho des noms appris sur les bancs de l’école, qu’en est-il d’Agnodice, Hildegarde de Bingen ou Hedy Lamarr? Ces personnages dont l’Histoire a oublié le nom ont pourtant révolutionné leurs domaines respectifs.


Nous apprenons tous et toutes, au cours de notre enseignement, l’histoire de France, de l’Europe, du monde. Les croisades, la conquête de l’Amérique, les grands hommes de la Révolution, constituent autant de moments fondateurs des civilisations actuelles. Leurs grands personnages héroïques imprègnent les représentations mentales de chacun et forgent les ambitions et les aspirations des plus jeunes. Dans beaucoup de domaines du savoir, la même interrogation se dessine pourtant : où sont les femmes ? Elles apparaissent bien sûr, à certaines époques plus que d’autres. Ainsi, Madame de Rambouillet, Madame de Sévigné ou Madame de Longueville ont été motrices de l’émulation intellectuelle des Lumières. Malgré cela, dans les recueils de poésie, les manuels d’histoire, les encyclopédies de philosophie ou de physique, les noms féminins font figure d’exception, si ce n’est d’anomalie. Sont-elles absentes ou invisibles ? Le fait est qu’elles sont les deux à la fois. Absentes, car brimées dès leur plus jeune âge et rattachées à leur condition de femmes au foyer, destinées au mariage et à la vie domestique. Si elles sont riches et privilégiées, on leur accorde parfois le luxe de pratiquer leur passion ; mais toujours dans le secret et la clandestinité. Virginia Woolf, dans l’essai Une chambre à soi paru en 1929, illustre ce phénomène avec un exercice de pensée. Elle montre que si Shakespeare avait eu une sœur aussi douée que lui, toute gloire ou succès lui auraient été refusés d’emblée du fait de sa condition. Et même lorsque les femmes parviennent par quelque miracle à exercer, c’est dans l’ombre et l’anonymat. Ainsi, Esther Lederberg et son époux ont considérablement fait avancer la biologie moléculaire grâce à des découvertes sur l’organisation du matériel génétique des bactéries. Pourtant, seul l’époux reçut en 1958 le prix Nobel de médecine comme récompense de leurs recherches communes.


Le constat est clair : il y a peu de femmes dans l’histoire, la science ou l’art. L’absence de noms féminins parmi les grands noms des personnages historiques ont plus d’une fois été la pierre angulaire d’une pensée profondément sexiste selon laquelle les femmes ne peuvent pas être meilleures que les hommes dans quelque domaine que ce soit. La femme, dès lors, est perçue comme “l’autre sexe”, une version édulcorée du masculin. Pourtant, pour peu qu’on fasse l’effort de les chercher, les grands noms féminins existent, sans compter les innombrables oubliées, disparues derrière l’anonymat ou le patronyme de leur époux. Mais l’espace public, auparavant majoritairement mâle et blanc, se diversifie et se féminise progressivement. Peu à peu, de nouveaux noms apparaissent, ressurgissent et sont réhabilités par des collectifs comme Georgette Sand qui ont écrit Ni vues, ni connues, un livre qui rassemble des courtes biographies de femmes historiques oubliées, personnages héroïques ou tortionnaires de toutes les époques. Le but n’est pas de refaire l’Histoire, mais bien de construire une complétude qui lui manquait, d’enrichir la culture et la connaissance tout en redonnant leurs lettres de noblesse aux individus qui y ont droit. Projet utopique s’il en est : comment ressusciter des ressources historiographiques souvent inexistantes ? La majorité de ces femmes restera irrémédiablement plongée dans l’oubli ; l’enjeu est de faire au mieux, de réparer ce qui est réparable. Mettre les femmes, et plus globalement les minorités oppressées sur le devant de la scène, après avoir été mises à l’arrière-plan dans l’histoire et la culture classique, engage un cercle vertueux en montrant aux jeunes d’aujourd’hui que les grands destins peuvent plus que jamais être féminins.


D’où l’importance des role models dans une société qui se veut équitable et inclusive. En effet, dans le monde, seuls 28% des chercheurs sont des femmes. Pourtant, au niveau CM1, 66% des petites filles sont passionnées par la science aux États-Unis.* Ce n’est donc pas l’intérêt qui manque ; peut-être les opportunités, mais surtout l’ambition. Or, surtout chez les plus jeunes, l’intérêt pour certaines carrières naît souvent de l’admiration pour les grands noms de la profession. Comment, alors, une petite fille peut-elle penser qu’elle peut devenir philosophe, artiste, astronaute, médecin, scientifique, si elle n’a pas de modèles qui lui ressemblent pour lui montrer que c’est possible ? Comment, au jeune âge où les décisions s’affinent et les ambitions se forment, parvenir à se projeter dans un futur dont on ne sait même pas qu’il nous est ouvert ? Les filles ont le droit de savoir qu’elles sont capables de tout, et cette prise de conscience à l’échelle globale doit passer par une réhabilitation des figures féminines dans l’imaginaire collectif. Pouvoir citer une dizaine de noms de scientifiques célèbres et être incapable de citer le moindre nom féminin parmi ceux-ci ne devrait plus être acceptable. Les programmes scolaires, ciment de la culture du plus grand nombre, ont le devoir d’offrir des modèles à suivre à tous les élèves pour se réaliser et construire leur propre identité, singulière et unique. L’enjeu est là : offrir des modèles aux jeunes filles pour leur donner enfin le droit d’oser. Jaillissent alors des destins singuliers de femmes, scientifiques, autrices, artistes, figures politiques, dont le succès est comme un pied-de-nez aux misogynes et aux sceptiques, une revanche contre les siècles passés dans l’ombre.



* Source: France TV Info, “Métiers scientifiques: où sont les femmes?”, 23/08/2017