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Le harcèlement de rue à l’étranger

Street harassment abroad


English version below


Disclaimer : Cet article est une réflexion basée sur mon expérience personnelle et ne prétend en aucun cas être porteur d’une quelconque vérité.



J’ai eu la chance de m’expatrier 4 mois en Côte d’Ivoire, à l’occasion d’un stage en entreprise réalisé dans le cadre de mes études à l’ESSEC.


Il ne serait pas possible de comparer objectivement mes expériences en Côte d’Ivoire et en France. Trop facile et peu objectif de dire « Non mais c’est terrible quoi, j’étais 1000 fois plus regardée qu’en France, on m’abordait à tous les coins de rue, laisse tomber ».


Cela ne fait pas sens dans la mesure où, en France également, marcher dans la rue constitue une expérience totalement différente pour les femmes en fonction du quartier, de la ville, de la région où elles se trouvent. Ainsi, il serait injuste de généraliser les constats, et d’essayer de mesurer et de comparer les choses d’un pays à un autre.


Néanmoins, les ressentis sont comparables. Les ressentis, les pensées, les questionnements qui surviennent à un instant t dans le conscient sont comparables à ceux survenus par le passé, en France.





En arrivant en Côte d’Ivoire, je m’attendais à être dévisagée, interpellée, régulièrement détournée de mon occupation principale, c’est-à-dire mettre un pied devant l’autre pour me rendre à un endroit précis. Parce que je suis une femme, et donc que c’est habituel, mais aussi parce que je suis blanche, et que je passe moins inaperçue à Abidjan (qui est néanmoins remplie d’Européen.nes) qu’à Paris.


Ce fût – sans grande surprise – le cas.


Néanmoins, et parce que la culture ivoirienne est comme elle est, ces distractions me semblaient au premier abord moins agressives, moins déplacées, moins inappropriées qu’en France, parce que plus chaleureuses, moins directes.

Je ne les aurais pas qualifiées de harcèlement de rue.


Mais petit à petit, au fur et à mesure que les semaines passent, les distractions se multiplient. Rapidement, je réalise que (mince) ce ne sont presque toujours que des hommes qui viennent m’aborder. Des hommes qui - à un moment ou à un autre de la conversation - m’ont dit que j’étais très jolie, vraiment magnifique (et ça me met toujours aussi mal à l’aise). Plus ou moins rapidement, la notion d’étrangère disparaît. Mon statut de femme me rattrape d’un coup, je remarque que mes amis hommes blancs ne se font pas aborder comme ça, et puis que j’entends beaucoup de « Très jolie mademoiselle » susurrés par des hommes sur mon passage. Tout à coup, je suis dans les rues de Paris, je vois les relous sur le quai du métro d’en face, j’entends les voitures ralentir à mon niveau, sauf qu’au lieu de rouler dans la pluie, elles roulent sur de la terre battue. Mais c’est pareil. Brusquement, la romance disparaît, je suis à nouveau une femme dans des rues d’hommes, et la situation est exactement la même. Mais je la vis depuis des mois sans même m’en être rendu compte.


Pourquoi ?


J’ai constaté que j’étais moins sensible au harcèlement de rue à l’étranger, que je le remarquais et le condamnais moins, et surtout que je ne savais pas y réagir comme je crois savoir y réagir en France.


Et je me suis demandé pourquoi. Pourquoi dans les pays non-occidentaux, il est si difficile de gérer le harcèlement de rue ?



L’imaginaire collectif, clause de non-responsabilité.


« Au Maroc, on te demandera en mariage contre 100 chameaux, 200 si tu as les cheveux blonds. En Afrique subsaharienne, toutes les mères d‘un village voudront te marier à leurs fils. ».

Ces clichés, parfois partiellement vrais par endroits, ont été intégrés par toutes comme faisant presque partie du folklore de certains pays ou régions du monde.


Mais cet imaginaire collectif empêche la clairvoyance et la capacité à condamner le harcèlement de rue. Ce qui nous ferait hérisser les poils dans le métro parisien nous fait sourire en Afrique.

Mais pourquoi ? Pourquoi devrait-on être moins exigeantes envers les hommes non-occidentaux qu’envers les hommes européens ? Pourquoi accepte-t-on, tolère-t-on leur insistance, sourit-on à leurs demandes loufoques ?



Le voyage et sa curiosité naïve.


Voyager, c’est faire l’effort de s’ouvrir à l’autre. Donc quand l’autre vient vers nous, on ne le repousse pas, puisque c’est ce que l’on est venu chercher. D’où la beauté des premières rencontres, dont le caractère inattendu est exacerbé par le fait que les jeunes générations occidentales ne sont plus du tout habituées à aller à la rencontre des inconnus dans la rue – c’est même bizarre d’aller parler à quelqu’un qu’on ne connaît pas.


Les premières rencontres que l’on fait à l’étranger semblent toujours constructives, formatrices, on est flattée que l’on vienne s’adresser à nous, l’étrangère, pour nous faire découvrir un bout de quartier, nous proposer un verre. On ne se sent pas abordée parce qu’on est une femme, plutôt parce qu’on est une touriste qui débarque, et que ça se voit. Donc on a tendance à accepter que tout le monde vienne à nous.


Or, accepter que tout le monde vienne à tout, c’est accepter que n’importe qui vienne à nous…sans se rendre compte immédiatement de qui est n’importe qui. L’excitation effervescente du voyage empêche de distinguer clairement et rapidement que notre interlocuteur a une attitude ou des paroles que nous n’aurions pas tolérées en France, et les barrières linguistiques et culturelles n’y arrangent rien.



La découverte, effervescence aveuglante.


Enfin, je crois que lorsque l’on n’est pas chez soi, on est tellement occupé à observer les différences, à remarquer tous les petits détails amusants et nouveaux, que notre esprit est beaucoup moins disponible à réagir ou à remarquer, à déceler une situation de harcèlement de rue.


Chez soi, en France, au contraire, marcher dans la rue est banal, monotone, presque ennuyeux. Le caractère connu de la rue nous permet de l’arpenter sans même lui prêter attention. Notre esprit est alors disponible à 100% pour réagir à la moindre stimulation extérieure, au moindre comportement déplacé, au moindre mot de travers.



Alors, comment faire pour réaffirmer ses convictions dans un pays qui n’est pas le sien, où le harcèlement de rue est tellement banalisé et si peu condamné ?


J’ai longtemps cru qu’il n’était pas correct d’affirmer mes convictions dans un pays dont les habitants n’avaient en majorité pas idée de ce qu’elles pouvaient être. Je me suis aussi dit qu’après les avoir subies pendant des mois, c’était trop simple de changer d’avis maintenant, de commencer à m’énerver après autant de temps. Je pensais que ce n’était pas à moi d’initier un micro-changement à mon échelle dans un pays qui n’était pas le mien, parce que ce n’était pas de ma responsabilité, et que c’était prétentieux de s’approprier les combats des femmes qui étaient les plus concernées, les Ivoiriennes.


Mais quand l’instinct a quelque chose à dire, je crois qu’il faut le laisser s’exprimer.


Ce n’est pas parce que c’est encore normal dans un pays d’apostropher les femmes à tout bout de champ que l’on doit s’y soumettre.

Mais la manière de faire et de dire les choses est en fait sans doute mille fois plus importante que le fond lui-même. Le message ne passera pas d’un coup, en une seule fois, c’est évident. On ne peut évidemment qu’espérer que le harcèlement de rue et les agressions sexistes seront combattus avec autant de ferveur qu’en France dans les pays où ce genre de préoccupations demeure encore secondaire, mais je crois qu’on a tout à gagner à user et à abuser de l’humour pour planter nos graines. Pas de la colère, pas des cris, parce que culturellement, ce n’est pas comme ça que les gens discutent ici.


Évidemment qu’il n’est jamais trop tard pour changer d’avis. Notre éducation occidentale nous a inondées de clichés sur les pays du Sud – mais serait-ce faire preuve d’intelligence que de tolérer ces clichés avérés ? Ne serait-il pas plus constructif de tenir tous les hommes du monde aux mêmes standards, d’exiger d’eux le même respect à l’égard des femmes ?


Certains combats dépassent les frontières et doivent se répandre partout dans le monde. Puisque l’égalité hommes - femmes est nécessaire et indispensable à la construction d’un monde plus juste, plus solidaire, plus vivable pour tous, combattre le harcèlement de rue, où que ce soit – même là où on le croit faire partie de la « culture locale », est absolument nécessaire.





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Disclaimer: This article is a reflection based on my personal experience and in no way claims to carry any truth.



I had the chance to go abroad for 4 months in Ivory Coast, during an internship in a company during my studies at ESSEC.


It would not be possible to objectively compare my experiences in Ivory Coast and in France. It would be too easy and not very objective to say "It was terrible, I was stared at 1000 times more than in France, I was approached at every street corner, forget it".

This does not make sense insofar as, in France too, walking in the street is a totally different experience for women depending on the neighborhood, the city, the region where they are. Thus, it would be unfair to generalize the facts and try to measure and compare things from one country to another.

Nevertheless, the feelings are comparable. The feelings, the thoughts, the questionings that arise at a given moment in the conscious mind are comparable to those that occurred in the past, in France.





When I arrived in Ivory Coast, I expected to be stared at, challenged, regularly diverted from my main occupation, i.e. putting one foot in front of the other to go to a specific place. Because I am a woman, and therefore it is usual, but also because I am white, and thus more noticed in Abidjan (which is nevertheless full of Europeans) than in Paris.


This was - unsurprisingly - the case.

Nevertheless, and because the Ivorian culture is the way it is, these distractions seemed to me - at first sight - less aggressive, less inappropriate than in France, because they were warmer, less direct. I would not have called them street harassment.

But little by little, as the weeks went by, the distractions multiplied. Soon, I realized that it was almost always men coming up to me. Men who - at some point in the conversation - would tell me that I was very pretty, really beautiful (that always made me uncomfortable). More or less quickly, the notion of being an outsider disappeared. My status as a woman suddenly caught up with me. I noticed that my white male friends didn't get approached like that, and I heard a lot of "Very pretty miss" whispered by men as I was passing by. Suddenly, I was thrown into the streets of Paris, I saw the hooligans on the subway platform, I heard the cars slowing down next to me, except that instead of driving in the rain, they were driving on beaten earth. But it was the same. Suddenly, the romance was gone, I was a woman in a man's street again, and the situation was exactly the same. But I had been experiencing it for months without even realizing it.



Why is that?


I noticed that I was less sensitive to street harassment abroad, that I noticed and condemned it less, and above all that I did not know how to react as I think I know how to react in France.


I wondered why. Why is it so difficult to deal with street harassment in non-Western countries?



The collective imagination, a disclaimer.


"In Morocco, you will be proposed to for 100 camels, 200 if you have blond hair. In sub-Saharan Africa, all the mothers in a village will want to marry you to their sons".

These clichés, sometimes partially true in some places, have been integrated by all as almost part of the folklore of certain countries or regions of the world.

To see the partial truth of these clichés abroad is almost satisfying. We have the feeling of having really seen what we came to see, of being really immersed in the local culture, because we have been told so.


But this collective imaginary prevents the foresight and the ability to condemn street harassment from occurring. What would make us bristle in the Parisian subway makes us smile in Africa.

But why? Why should we be less demanding towards non-Western men than towards European men? Why do we accept, tolerate their insistence, smile at their crazy demands?



Travelling and its naive curiosity.


Travelling is about making an effort to open up to other people. So when the other comes to us, we don't push him away, since that's what we came to find. Hence the beauty of first encounters, whose unexpected nature is exacerbated by the fact that the younger generations in the West are no longer used to meeting strangers in the street - it is even strange to go and talk to someone you don't know.


The first encounters one has abroad always seem to be constructive, formative. You are flattered that someone comes up to you, the foreigner, to show you around, to offer you a drink. We don't feel approached because we are women, but rather because we are tourists who have just arrived, and it shows. So, we tend to accept that everyone comes to us.

But to accept that everyone comes to us is to accept that anyone comes to us... Without immediately realizing who anyone is. The effervescent excitement of the trip prevents us from clearly and quickly distinguishing that our interlocutor has an attitude or words that we would not tolerate in France, and the linguistic and cultural barriers do not help.



Discovery, blinding effervescence.


Finally, I think that when we are not at home, we are so busy observing the differences, noticing all the little amusing and new details that our mind is much less available to react or to notice, to only spot a street harassment situation.


At home, in France, on the contrary, walking in the street is banal, monotonous, almost boring. The familiarity of the street allows us to walk along it without even paying attention to it. Our mind is then a hundred percent available to react to the slightest external stimulation, to the slightest inappropriate behavior, to the slightest wrong word.



So how do you go about reaffirming your beliefs in a country that is not your own, where street harassment is so trivialized and so little condemned?


For a long time, I thought it was wrong to assert my beliefs in a country where the majority of people had no idea what they were. A woman who is approached should feel flattered, honored. The need for validation by men is another debate, but that's the bottom line.


I also thought that after being subjected to these harassment situations for months, it was too easy to change my mind now, to start getting upset after so much time. I thought it wasn't my place to initiate micro-change on my own scale, in a country that wasn't mine, because it wasn't my responsibility, and it was pretentious to take on the struggles of the women who were most affected, the Ivorian women.


But when instinct has something to say, I think we should allow us to express it.


Because it is still normal in a country to call out women at every turn does not mean that we should surrender to it.

But the way things are done and said is in fact probably a thousand times more important than the substance itself. The message will not get through all at once, that's obvious. We can only hope that street harassment and sexist assaults will be fought with as much fervor as they are in France, in countries where this kind of concern is still secondary. Still, I believe that we have everything to gain by using and abusing humor to plant our seeds. Not anger, no shouting, because that's not how people talk here.


Of course it's never too late to change your mind. Our Western education has flooded us with clichés about the Southern countries - but would it be intelligent to tolerate these proven clichés? Wouldn't it be more constructive to hold all the men of the world to the same standards, to expect the same respect from them towards women?


Some struggles go beyond borders and must be spread throughout the world. Since equality between men and women is necessary and indispensable to the construction of a world that is more just, more united, more livable for all, fighting street harassment, wherever it may be - even where it is believed to be part of the "local culture" - is absolutely necessary.