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Le sexisme ordinaire

« Avec des gestes si délicats, aux bouts de doigts si fins, on peut comprendre que certains rêveraient d’être à la place de la balle ». Tels ont été les propos tenus par un journaliste du 13h de TF1, lors de la diffusion d’un reportage sur la coupe du monde de football féminin en 2019. Ces propos affligeants et semblant venir tout droit d’un autre temps avaient interpellé les internautes, non pas à cause de l’ingénieuse métaphore filée entre le football et les travaux d’aiguilles qui avait également été faite, mais à cause du sexisme ordinaire et décomplexé dont ils étaient la manifestation la plus éclatante.


Toutefois, avant de pouvoir parler, et surtout de bien parler du « sexisme ordinaire », prenons le temps de définir très précisément ce terme, apparu très récemment dans la lutte féministe. Ainsi, on peut définir le sexisme comme une attitude discriminatoire fondée sur le genre, et l’ordinaire comme quelque chose qui est conforme à l’ordre normal et habituel des choses. A partir de ces deux définitions, on peut dès lors comprendre très aisément le terme de « sexisme ordinaire » comme une banalisation et une normalisation des discriminations fondées sur les stéréotypes de genre. Néanmoins, une simple analyse des termes ne peut suffire à rendre compte de la réalité complexe du sexisme ordinaire comme on l’entend. Nous pouvons alors compléter cette première définition avec celle que nous donne Brigitte Grésy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle et également membre du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, qui s’est surtout intéressée au sexisme ordinaire subi par de nombreuses femmes au travail: « Le sexisme ordinaire ce sont des stéréotypes et des représentations collectives qui se traduisent par des mots, des gestes, des comportements ou des actes qui excluent, marginalisent ou infériorisent les femmes. » (Petit traité contre le sexisme ordinaire, Brigitte Grésy). Cela met donc bien l’accent sur le but de ce sexisme plus « doux », plus « discret » et moins perceptible, qui remet en cause la légitimité de la présence des femmes, notamment sur le lieu de travail, en créant un environnement hostile et humiliant pour cette dernière, à travers des actes et des remarques d’apparence innocente. Enfin, en se penchant sur l’aspect juridique du terme « sexisme ordinaire », on se rend compte très vite que ce dernier n’a fait l’objet d’une définition juridique qu’en 2015 à travers la loi Rebsamen du 17 août 2015, relative au dialogue social et à l’emploi. En effet, l’article L.1142-2-1 stipule que « nul ne doit subir d’agissement sexiste, défini comme tout agissement lié au sexe d’une personne, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant ». (Source: Rapport Sexisme ordinaire au travail, guide de la sensibilisation, Action logement)


Maintenant qu’on comprend mieux le sexisme ordinaire, nous pouvons nous pencher sur la façon dont il se manifeste au quotidien pour les femmes et les hommes. Dans la sphère privée, les remarques se basant sur les stéréotypes de genre ne sont encore que trop nombreuses, et leurs auteurs se justifient souvent en invoquant la plaisanterie ou encore le second degré, affirmant ne pas être sexistes du tout. Nous avons tous et toutes connu les classiques : « les femmes sont trop émotives à cause des hormones » ou « les hommes sont moins doués pour s’occuper de leurs enfants car ils n’ont pas l’instinct maternel », pour ne citer que ceux-là. Combien de fois n’avons-nous pas entendu des remarques ou vu des gestes sexistes nous ayant mis nous ou une autre personne mal à l’aise, sans que personne ne réagisse ? Ces réflexions sexistes, bien loin d’être anodines, ne font que renforcer l’adhésion à des rôles stéréotypés, imposés comme une norme sociale et sont préjudiciables autant pour les hommes que les femmes à tous les niveaux de leur vie (privée, affective, professionnelle).


Au travail, le sexisme ordinaire reste bien trop présent et les femmes en restent malheureusement les premières victimes. Le problème n’est pas juste d’ordre moral, comme le pensent à tort de nombreuses critiques, mais il est important de le prendre au sérieux, pour permettre aux femmes d’atteindre l’égalité au travail. En effet, il constitue encore trop souvent un frein dans la carrière de certaines d’entre elles, du fait de l’environnement hostile qu’il crée. Il suffit de reprendre l’exemple des « bro talk » à Wall Street, déjà dénoncé par Sam Polk un ex-trader dans un article du New York Times en 2016 (How Wall Street Bro Talk Keeps Women Down). Il s’agit d’une manière de se moquer des femmes en les ramenant au statut d’objet sexuel à travers des remarques sexistes comme : « J’aimerais la prendre par-derrière » (à propos de collègues femmes). Mais nous n’avons pas besoin de voyager jusqu’à Wall Street pour nous rendre compte que cela peut arriver n’importe où et à n’importe qui. En effet selon une enquête menée par le collectif #StOpE regroupant plus de 110 entreprises dans la lutte contre le sexisme ordinaire, 82% des salariées interrogées pensent que « les femmes sont régulièrement confrontées à des attitudes ou des décisions sexistes dans le monde du travail », un constat partagé par 60% des hommes. Elles sont 80% à déclarer avoir été victimes de blagues sexistes au travail et 44% à avoir déjà entendu des propos disqualifiants à l’égard de leurs aptitudes managériales.

Dans la vie publique ou dans les médias, le sexisme ordinaire reste extrêmement présent, à l’instar du tristement célèbre reportage de TF1 sur la coupe du monde de football féminin. Il suffit alors de repenser à la polémique autour du député LREM Pierre Henriet cette année même, qui pour désigner Mathilde Panot, députée LFI sur le point de prendre la parole, l’avait traitée de « folle » et de « poissonnière ». Même si au premier abord, rien n’est profondément sexiste dans cette insulte aussi incongrue que consternante, elle ne fait que renforcer le stéréotype d’une femme « hystérique », qui n’est pas légitime pour prendre la parole dans l’espace publique et défendre ses positions. Il s’agit surtout ici de l’éternelle injonction faite aux femmes de se taire. Et si cette injure est profondément sexiste c’est bien parce qu’elle vise à réduire la femme au silence parce qu’elle est femme. Il faut d’ailleurs rappeler qu’historiquement la poissonnière renvoie à l’image d’une femme vulgaire, bruyante et ignorante comme nous le montre cet article de France culture, De "poissonnière" à "putain" : quand l'insulte est le propre de l'homme, qui prouve en quoi cette insulte, bien loin d’être innocente, est profondément sexiste et banalisée dans notre langage courant. D’ailleurs dirait-on d’un homme cherchant à défendre ses positions qu’il est un « poissonnier » ? Cela a l’air tout à fait ridicule…


Finalement, comment devons-nous combattre ce sexisme ordinaire s’il est déjà bien ancré dans nos mentalités et qu’il est plus difficile à percevoir ? Réfléchir à la différence entre simple plaisanterie et sexisme ordinaire nécessite avant tout une sensibilité et une forme d’empathie dont nous devons tous et toutes faire preuve. Pourquoi ? Tout simplement car le but n’est évidemment pas de traiter telle ou telle personne de sexiste, ni même de faire la morale à qui que ce soit, mais bien de nous poser les bonnes questions lorsque nous usons nous-même, souvent inconsciemment, de ce genre d’insultes. Il faut surtout s’intéresser au ressenti des personnes qu’on a pu blesser à travers nos actions et nos mots. Ainsi Brigitte Grésy nous offre je une nouvelle définition du sexisme ordinaire, qui peut nous aider à poser une limite plus claire entre simple blague et injure sexiste, elle nous dit : « il y a attaque de sexisme ordinaire dès que la destinataire est envahie par un sentiment de malaise » (Petit traité contre le sexisme ordinaire, Brigitte Grésy). Le principe est simple et vieux comme le monde, notre liberté s’arrête là où commence celle d’autrui, donc le propos est sexiste dès lors qu’il a profondément blessé et/ou porté atteinte à la dignité de la personne visée. Dialoguer et échanger sur nos points de vue et sur nos ressentis, sans animosité, en toute transparence, avec beaucoup de modestie et de respect, telle est le meilleur moyen d’avancer tous ensemble vers une société plus égalitaire, où le sexisme ordinaire n’aurait plus sa place. Le but n’est pas de combattre les uns contre les autres, mais bien de combattre les uns avec les autres contre le sexisme ordinaire. Les critiques ne cessent de parler de « victimisation » des femmes et/ou des hommes se disant victimes de ce sexisme ordinaire, mais je ne pourrais être plus en désaccord avec cette affirmation. Au contraire, c’est en nommant le mal, en racontant les histoires vraies et bien trop nombreuses de ce sexisme banalisé que nous pouvons le combattre et lui faire face, ce qui ne serait pas possible en ignorant tout simplement le problème et en « prenant sur soi » pour ne pas faire attention à ces remarques « insignifiantes », quand on connaît les conséquences et les effets de ces dernières, mentionnés plus haut dans cet article. Affronter directement le problème et dénoncer les comportements problématiques, n’est-ce pas là le summum du courage ? Qu’avons-nous à perdre, si ce n’est de vivre dans un environnement plus sain ou plus jamais aucune femme ou aucun homme n’aurait ce sentiment de malaise provoqué par une injure ou un geste sexiste, un environnement où chacun se sentirait légitime et à sa place?

Enfin, la loi définit nos droits et les sanctions encourue en termes de sexisme, en différenciant bien les manifestations de sexisme qui sont en effet punies et celles qui ne le sont pas : Qu’est-ce que le sexisme ? . Certaines entreprises quant à elles ont décidé de prendre le problème à bras-le-corps, en se réunissant notamment à travers des initiatives comme #StopE contre le sexisme ordinaire au travail qui réunit des entreprises comme Accor, EY, L’Oréal et des grandes écoles dont l’ESSEC. L’initiative ayant pour but de lutter rapidement et efficacement contre le sexisme ordinaire à travers un plan d’action en 8 points (Au travail contre le sexisme dit ordinaire en entreprise).


Comme nous le rappelle d’ailleurs très justement Brigitte Grésy : « Le sexisme ordinaire n’est pas une violence en tant que telle mais peut porter atteinte à la dignité ou créer un environnement hostile. Cela constitue le terreau des violences sexistes et sexuelles ». Voilà pourquoi nous devons le combattre au quotidien, et ne pouvons pas nous permettre de fermer les yeux sur cette forme de sexisme. S’il y a une chose qui doit être ordinaire, c’est bien le combat pour une société plus juste.