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Les femmes dans la photographie - Quel message derrière l'image?



« Lorsque vous prenez une femme en photo et que vous lui montrez ce qu'il y a de beau en elle, ça peut totalement changer sa perception d’elle-même. » En affirmant cela, Jordan Bunnie, photographe, a parfaitement souligné l’ambivalence du rôle de la photographie dans le mouvement féministe. Beaucoup de femmes se sont déjà comparées aux photos des modèles d’Instagram les plus suivies: taille fine, jambes longues, abdos saillants: autant d’attributs que beaucoup de femmes regrettent de ne pas posséder. Si ce phénomène de comparaison malsaine ne date pas de l’avènement des réseaux sociaux, il s'est largement amplifié avec leur développement et alimenté par la propagation des commentaires, qu’ils soient positifs ou négatifs, directement orientés sur les caractéristiques physiques. Ce cercle vicieux a pu conduire une petite partie des femmes à se définir par l’avis des autres, certains réseaux sociaux étant même exclusivement dédiés à la publication photographique. Poster, juger, commenter, liker, partager… et si la photographie était plus que cela ? L’histoire a su montrer la puissance des messages délivrés par les œuvres photographiques. Parfois même plus révélatrice qu’un texte, une photo peut tirer sa force dans les expressions de visage, les couleurs utilisées, les jeux de lumières ou encore les corps eux-mêmes. La photographie comporte une certaine sensibilité que les mots peuvent parfois atténuer en concrétisant des idées qui ne peuvent pas toutes être rationalisées ou expliquées avec l’usage des mots. Les mouvements féministes ont pu tirer profit de toutes ces forces pour délivrer leurs messages.


Devant ou derrière l’objectif, la femme trouve sa place et utilise son appareil photo tant comme un outil de dénonciation que comme un vecteur d’indépendance et d’affirmation. En s’imposant progressivement dans cet art, les photographes féminines du XXème siècle ont d’abord réalisé des clichés parfois difficiles, à l’image de la vie d’une partie des femmes à cette époque. Par exemple, certaines photographes comme Abigail Heyman s’attèlent au combat pour l’avortement, capturant dans leur appareil des femmes couchées sur une table d’opération. Nous pouvons alors constater que des thèmes peuvent être illustrés de façon très crue, donnant d’autant plus de force au message protestataire délivré. La photographie reste d’ailleurs aujourd’hui un art largement utilisé lors des campagnes de sensibilisation. En 2016, l’étudiante américaine Yana Mazurkevich a réalisé une série de photos saisissantes pour réagir suite à la libération anticipée d’un athlète condamné pour viol. A travers ces clichés qui représentent les prémices d’agressions sexuelles, la jeune étudiante rappelle que celles-ci peuvent survenir à n’importe quel moment, toucher n’importe qui. Cette série de photos est le miroir d’une triste vision qui peut devenir la réalité d’un proche, d’un collègue ou de nous même. Comment rester insensible ? Cette campagne de sensibilisation a rapidement envahi les réseaux sociaux ce qui montre que les émotions délivrées ont donc bien eu l’impact attendu par la photographe.



Série de photographies: « It happens »


Protestataire donc, la photo se veut aussi révélatrice. Plus le temps passe, plus la représentation de la femme évolue. Certes les sujets sensibles continuent à être mis à jour sous l’objectif, tout en laissant émerger un nouveau style de clichés mettant à l’honneur des femmes fortes et indépendantes. Elles revendiquent leurs droits et leurs réussites. Certaines illustrent sous l’objectif leur combat, d’autres affichent fièrement leur succès. Nous avons tous en tête ces clichés célèbres: Michelle Obama et son dernier discours en tant que Première Dame des États-Unis, Emma Watson et son discours à l’ONU en 2014 lors de la campagne HeforShe, Marilyn Monroe et ses poses sensuelles un brin provocatrices. Certaines femmes incarnent sous l’objectif un symbole d’indépendance. Nuancé et un brin rebelle. Il faut cependant voir plus grand et ne pas réduire la force féminine à quelques célébrités, certes inspirantes. Sans doute devrions nous également avoir tous en tête des clichés moins médiatisés mais tout aussi révélateurs. Le cliché de cette jeune Kurde portant des gants de boxe rouges pour démontrer son opposition au régime islamique est tout aussi important. Une femme de plus à écouter. Une femme de moins à rester dans l’ombre. Sa détermination et ses idées pourront être entendues. Pourtant, les photographies les plus révélatrices restent sans doute celles des scènes de la vie quotidienne. La photographie, miroir de la réalité, embrasse avec brio la cause féministe. Présente dans tous les secteurs, tous les pays, toutes les cultures, elle relie finalement les différents mouvements et leur permet de délivrer des messages semblables.


Si nous avons souligné l’ambivalence du rôle des réseaux sociaux dans la lutte féministe, il ne faut pas oublier qu’ils ont tout de même permis une avancée conséquente. En partageant leur quotidien sur Instagram, de nombreuses « influenceuses » tentent par exemple aujourd’hui de lever les tabous liés à des exigences factices qui pèsent sur les épaules des femmes. Grâce aux « instagram VS reality », certaines révèlent enfin les coulisses d’un réseau social souvent trompeur. A travers ces posts, elles soulignent les dangers des réseaux sociaux qui peuvent créer des complexes infondés et elles peuvent être considérées comme de nouvelles figures du féminisme, mettant à mal la culture de la perfection corporelle sur les réseaux. Ce n’est évidemment pas la fin du culte du corps parfait, des photos de profil retouchées ou des selfies en rafale, mais c’est un premier pas vers l’assainissement de ces réseaux.

Si le domaine de la photographie donne une visibilité supplémentaire à la cause féministe, les femmes sont encore trop sous-représentées. Évidemment, il existe autant de photographes masculins que féminins, mais comment expliquer que les hommes sont à nouveau davantage représentés dans les galeries d’exposition ? Même si leurs clichés prennent place dans des blogs et des sites internet souvent visités, les photographes féminines méritent de la même façon leur place sur un mur blanc dans un encadrement sous verre. Il faut évidemment nuancer cette position puisque le secteur se féminise de nos jours, les écoles d’art se multiplient et offrent les mêmes opportunités pour tous. Réclamer une totale parité évincerait de plus l’objectif artistique qui se cache derrière cette profession mais réduire l’écart excessif se doit de rester une priorité. Encore un domaine dans lequel le combat n’est pas fini, d’autant que le regard féminin peut apporter un sens nouveau aux clichés. Il y a ainsi fort à parier que dans le futur, le regard féminin s’imposera au même niveau que son homologue masculin. Outre la différence de visibilité, nous pouvons également nous interroger quant à une éventuelle différence de sensibilité et de perception entre les hommes et les femmes. Ce clivage est-il naturel? Ce point de vue apparaît peu probable même si non négligeable. Plus plausible, le scénario d’un certain conditionnement social semble s’imposer. Les normes sociales progressivement intériorisées peuvent avoir conduit à des regards divergents. Or, les temps changent, les mentalités évoluent, ce qui pourrait s’accompagner d’une certaine convergence des perceptions artistiques. Cette éventuelle convergence véhiculera-t-elle des messages d’autant plus forts? Pourrons-nous faire de la photographie l’art de la conciliation ?